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Marie sur l’ile

(Sources : http://fr.wikipedia.org/wiki/Doris_(bateau)#mediaviewer/Fichier:Winslow_Homer_-_The_Fog_Warning_(1885).jpg)

(Sources : http://fr.wikipedia.org/wiki/Doris_(bateau)#mediaviewer/Fichier:Winslow_Homer_-_The_Fog_Warning_(1885).jpg)

La rumeur… incessante… suivant l’heure du jour, la saison… se fait proche ou lointaine, douce ou coléreuse… La rumeur toujours présente où qu’elle soit sur l’ile.

Combien de fois a-t-elle remis son départ de l’ile, vers les siens, sa famille d’avant, d’à terre… Depuis que Louis, son Louis n’était pas revenu de sa dernière campagne de pêche, Marie aurait dû retourner vivre sur le continent. Elle ne pouvait s’y résoudre.

Et si un jour il revenait ? Parce que cela s’était déjà vu un pêcheur qui revenait de longues années après avoir été recueilli, sauvé, mémoire perdue ! La chaloupe avait disparu ? Pas de trace de naufrage. Rien. Les compagnons rentrés ne savaient quoi lui dire… Elle, elle était restée comme çà, avec, pour vivre, ce grand mouchoir blanc au fond de sa poche, trempé de ses espoirs, de ses chagrins.

Elle est droite dans sa blouse grise. Un fichu noir, d’où quelques mèches blondes agitées par le vent s’échappent, retient ses longs cheveux dans une sorte de chignon. Elle est droite, face à la mer. Le soleil n’est plus loin de la ligne d’horizon qu’elle scrute encore et toujours. La main gauche en visière, elle plisse les yeux cherchant de toutes ses forces la silhouette familière du bateau rentrant au port. Ses lèvres remuent. Prière aux éléments, inaudible, sans pleurs, hors des sanglots de ses nuits…

 Le retour de son homme, elle le vit chaque soir à l’heure du dîner.

Toujours deux couverts sur la table près de la fenêtre. Toujours un regard sur elle, la mer, éternelle maitresse des marins de tous les temps.

Assise devant l’autre couvert. La serviette bleue de Louis attend sagement dans l’assiette creuse. Elle lui dit alors, son angoisse du temps d’automne, les tempêtes et les pluies… Les longs moments de solitude, elle ne lui dit plus. Elle connaît sa tristesse de la quitter. Elle reprend, parle de son quotidien, de sa voisine qui vieillit, des menus travaux d’entretien, de la barrière qui a claqué trop fort après le dernier coup de vent et une charnière est à remplacer… Elle meuble le silence. Son silence. Le tic-tac de l’horloge.

Louis lui répondra quelques mots essentiels qu’il accompagnera de signes de tête, de gestes des mains… Ses mains… Calleuses et tendres… Et la moue de sa bouche… Juste avant de donner son avis, bref et sûr. Les mots sont rares, mais c’est comme cela depuis toujours. L’économie des mots, comme sur la chaloupe dans cette pêche errante…

Alors, elle verse la louche de soupe fumante dans l’assiette creuse, pince ses lèvres, retient ses larmes. Il ne voudrait pas qu’elle pleure.

La charnière attend toujours d’être remplacée. La voisine est morte depuis trois mois. De moins en moins de bateaux de pêche quittent le port de l’ile et l’automne n’en finit plus.