Catégorie : Atelier d’écriture de Lustrac

Vague de cheveux blancs ou Maillol (CHU Poitiers)

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Vague de cheveux blancs ou Maillol (CHU Poitiers)

Là,      la porte battante fermée.

Là,      deux hublots larges et ronds.

            Derrière une autre vie.

 

Passer la porte.

 

Là,      tu es accueilli, étranger.

            Des fauteuils autour d’une table ronde.

 

Des vieux      y sont en résistance.

                        Sangles, roulettes sous les pieds,

                        vague de cheveux blancs

                        au dessus de regards perdus.

 

Là,      tu es reconnu, étranger.

 

Des vieux      y sont en résidence.

                        Charades, chansons,

                        peinture, collages

                        rien pour blesser soi ou l’autre.

 

Là,      tu n’es pas intrus, étranger.

 

Des vieux      y sont en vacances.

                        Ils s’ennuient confortablement

                        Dans la vie de derrière les hublots.

 

Là,      une porte s’ouvre vers un jardin.

            L’homme hébété ne sait plus où il est.

            « Dis bien l’bonjour aux gens de La Rochelle ! ».

            Et joyeusement il repart

            tirant sur son pull bleu du ciel

 

Là,      on caresse une joue.

Là,      on pose un baiser dans le cou.

Là,      on passe ses doigts dans l’argent des cheveux.

Là,      on se quitte, si vieux,

            un baiser sur la bouche

            Elle dans cette vie-ci,

            Lui, devant les hublots.

            Il pleure.

 

Là,      un cri : « Maman ! ».

            Puis encore : « Maman ! ».

            Chaussons qui frottent.

            Une poupée dans les bras,

            La vieille veut sont goûter ;

 

Là,      Elles sont là. Bienveillants et patientes.

            Infirmières, aides-soignantes.

Regards sur smartphones

Des photos du week-end,

Du monde de derrière les hublots.

Regard sur les montres.

C’est l’heure du quatre heures.

Il est quinze heures trente.

 

Là,      un rire, oui… un rire.

« Ici ? Oui je suis bien.

Tout le monde est gentil.

Je mange bien, je dors bien.

Je reviens du cinéma

Et pan ! Te voilà !

Je suis si contente de te voir »

 

Là,      l’Autre dort sous la couverture jaune.

            Juste émerge des cheveux gris

            Petite chose ratatinée vers la droite.

            Tout à l’heure, on ira la coucher,

            La sangler, pour qu’elle ne tombe pas.

 

Là,      un cri : « Papa ! »

            « Papa ! »

            Toujours les chaussons qui frottent.

            Papa est parti, est plus là.

            Elle est triste.

 

Là-bas,          la télé en sourdine.

                        Une tache de couleur

sur un mur sans couleur.

Certains fauteuils

regardent là-bas,

sans rien voir,

sans rien comprendre,

sans rien dire…

 

Là,      rien. Cohérence zéro.

            On ne peut rester là plus longtemps.

            Le temps n’est pas le nôtre.

            Leurs temps, leurs histoires

            Se mélangent là,

            Autour de la table,

Dans les fauteuils,

Dans les charades et les chansons.

On y passe un peu…

Sur l’instant, dans les souvenirs.

 

Là,      bientôt, on reposera.

L’un après l’autre, vers leurs « chez eux »,

leurs chambres bien closes,

où ils seront seuls.

Sécurisés, sanglés et enfermés.

Ils reposeront

loin de la vie de fou

celle de devant les hublots.

 

« Je n’aurai jamais plus confiance, c’est fini ! ».

 

Vendredi 6 octobre 2017


Sa chambre à elle…

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Jeu d’incipit… qui appelle les souvenirs, une douce mélancolie, une tristesse de l’âme que l’on écrit pour ne pas avoir à la dire… enfin ne pas avoir à la partager intimement mais à donner à lui, à l’autre l’occasion d’apprécier ce qu’il a encore…

Sa chambre à elle…

« Le calme. Le gris[1] ». La chambre, immense. Des murs unis, anciens. Ici, le rectiligne est bannit. Quatre murs, deux fenêtres, une porte. Close, la porte.

Là, un grand lit de bois peint gris sombre, tranchant. Placé de telle sorte qu’une fois les lourds volets de bois bleu lavande ouverts, elle puisse embrasser d’un coup, tout le jardin.

Pour le plaisir des yeux à son réveil, elle a disposé à gauche de la fenêtre, quelques-uns de ses bonheurs préférés… Rien qui ne puisse blesser le regard… Guéridon précieux d’un peu d’intimité. Des rondeurs dans cet empilement de galets ambrés, plats et polis. Quatre. Le plus grand dessous est très clair, se détachant parfaitement sur la nappe juponnée fuchsia.

Jérôme, photo de mannequinat… Le revoir, même en photo, et dire de lui… pour qu’il vive encore…

Un jeune enfant de porcelaine blanche, assis sur un banc esquisse un geste vers elle quand elle le regarde. Une bougie, ronde, rose pâle dans le photophore sur lequel s’appuie l’enfant, dresse sa mèche dans l’attente de la flamme parfumée et réconfortante.

Ses yeux glissent encore doucement dans ce rite matinal, journalier, vers le pot à eau blanc, au brillant irrégulier, âgé, à l’anse généreuse, accueillant chaque semaine une douzaine de roses fraiches, boutons à peine éclos. Le parfum discret, subtil n’entête pas. La fraicheur des roses est aussi dans les tons doux de leurs robes. Le blanc crème domine. Parfois et différemment pour chacun d’elles, un ourlet irrégulier d’un rose soutenu, dans la tonalité de la nappe, rehausse leur pâleur encore. Une nuance délicate vert pâle donne aux pétales cette transparence particulière de la porcelaine fine de chine.

Enfin, elle caresse des yeux le portrait, adolescent éternel, dans le cadre vieilli de bois blanc, écorché par la vie…

Ecrit en Février 2014

[1] Robert Pinguet – Passacaille « Le calme. Le gris »


Histoire de la création du monde de l’Entre-deux-mondes

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L’ancien l’avait dit à l’ancien qui l’avait raconté à l’ancien…Et ce depuis la nuit des temps… Mon père m’a transmis l’histoire aussi…

Il y a trois mondes dans le monde de l’Entre-deux-mondes…

Le Monde du dessus où toutes choses se posent ou volent…

Le monde du dessous où toutes choses se posent ou nagent…

Le monde du milieu où toutes choses se posent ou marchent…

 

Dabayl

Du Monde du dessus, on se pose, parfois. On vole souvent.

Don de Dabayl, déesse de l’air et du vent dans le monde de l’Entre-deux-mondes.

Dabayl la sensible, la tendre et douce Dabayl.

Parfois riante, éclaboussant le Monde du dessus de soleil ou pleurant la triste pluie qui se noie, plus bas.

Dabayl la coléreuse, de la brise naissante de joie aux folles tornades de colère, aux souffles noirs nuageux.

Elle vit sur le dessus du ciel qui reçoit ces humeurs quotidiennes…

 

 

Gabareeymaanyo

Du Monde du dessous, on se pose. On nage. On flotte souvent.

Cadeau de Gabareeymaanyo, déesse des eaux, celles qui courent.

Celles qui stagnent, celles qui s’agitent ou se déchainent.

Eaux qui abritent mille vies flottantes, nageurs de tous genres, cascadeurs des hauts fonds.

Gabareeymaanyo dont les larmes perpétuelles abreuvent les eaux.

Dont les rires sont tourments de tempêtes.

Gabareeymaanyo en colère d’écumes et de flots terrifiants.

C’est son monde, celui du dessous qui ondule sous le monde du dessus.

Gabareeymaanyo vit sur l’étendue mouvante des flots.

 

Dabayl et Gabareeymaanyo se rencontrent au point du jour.

Elles sombrent dans la nuit au couchant…

 

 

Enfin, il me conta la fin…

Il y a le Monde du milieu, monde palpable et vieillissant.

Né il y a des lustres de l’une des rencontres de Dabayl et Gabareeymaanyo

Né de leurs mains jointes une fois.

Elles l’ont modelé, puis jeté au loin. Il est retombé, au hasard..

Monde du milieu, la terre du Monde de l’Entre-deux-mondes se nomme Dhulka.

Au milieu des deux mondes, de l’Entre-deux-mondes, géant et monstrueux, Dhulka est terre d’asile pour les indésirables des autres mondes.

 

On ne peut ni voler, ni nager sur Dhulka.

On pousse, on naît, on grandit, on écoute, on rampe, on griffe, on creuse, on grogne…

Uniquement dans le Monde du milieu qu’on appelle Dhulka, on parle. Oui… On parle et on chante !

 

Je suis née de ce monde. Comme mon père et avant lui son père et encore avant lui, le père de son père…

Dabayl et Gabareeymaanyo ont façonné mon monde, ici dans mon unique époque, je le façonne à mon tour avec des millions d’autres…

Malgré sa souffrance, le monde du milieu, Dhulka, attend son heure, celles où des géants d’un autre monde viendront le féconder.

Il naîtra alors une Terre, parfaite qu’on nommera Jannada

 

 

Lexique :
Gabareeymaanyo (sirène)
Dabayl (vent)
Dhulka (terre)
Jannada (paradis).
Somalie


Atelier d’écriture… du côté de l’anamnèse : Neige…

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D’accord, ce n’est pas un titre de saison… Je crois que je rêve tellement de fraîcheur que je suis capable de fouiller dans le fouillis au fond du sac pour retrouver quelque chose qui fera office de rafraîchissement…

SUJET : Anamnèse écrit à l’imparfait…
Bloqué par la neige – Effort de mémoire justifie une autre écriture, une autre voix.
« La voix de l’écrivain c’est le non dit, ce qui est entre les lignes ».
Réécrire l’un des textes (le nôtre ou un autre), ressentir la voix, deux histoires parallèles.

Alors voila… où un texte d’une « co-atelière » de 2015 m’a emmené, de la case à l’igloo, de l’ocre du désert au blanc de glaces sans fins, deux histoires rafraîchissantes et chaleureuses entre couleurs ! 

Neige.
Blanche, aveuglante.
Malaise.
Plonger dans le trou du trouble glacé – clapotis, à peine -. Y chercher l’émotion ? Disparue !
La neige efface tout.
Y trouver la chaleur  dans la faille ronde, la nuit froide…
J’y suis presque…
Non.
Loin d’elle qui a vu les terres arides et brûlées. L’ocre est uniforme, pareil au blanc. A peine, se détache la case, ocre de terre, comme l’igloo blanc fondu en mur de glace…
Nuit noire qui recouvre le trou, qui recouvre l’igloo et la case.
Tout est immobile.
Un point de feu comme un accroc dans le manteau noir, attise ma mémoire…
Se souvenir.
J’y suis presque…
Oui.
Se faufiler dans la déchirure… Pour se réchauffer. Passer enfin de l’autre côté comme la dame blanche glisse sur l’air, sans bruit…
Entrer indiscrètement par la fenêtre de la case où brûle ce feu.
Voler l’instant qui émerge de cette baie chaleureuse…
J’y suis ? Enfin !
Je dors paisiblement comme la fille blanche sur les genoux généreux de la femme noire. Tout est paix et confiance. L’histoire s’estompe. Demeure seulement l’émotion de l’instant. La chaleur a su faire fondre la glace et qu’importe la couleur de la peau.

Atelier du 6 février 2015 (texte inspiré par le texte de Virginie)

 


Atelier d’écriture… Du côté du portrait…

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(Blond sur blond, c’est le début d’un portrait)

Regardez les blés couchés par le vent, blés blonds, blondeurs d’été, blonde chevelure où mes doigts se perdent sur les chemins de l’amour. Le blond se sème aussi sur l’espace blanc et lisse, taches minuscules, semis stérile sur la terre crayeuse. Elles se concentrent, se serrent dans leur blondeur sur les monts légèrement teintés comme pêches au soleil, rosissantes, joues potelées. Les blés blonds au-dessus des monts et vallées blanches parsemées de graines dorées, en pluie.

Champs de blé

(Le début blond [d’un portrait], la suite en lumière)

Regard arrêté par la lumière qui fleure à la surface, lumière du dedans qui réchauffe plus encore la blondeur de l’endroit lumineux, lumière qui émeut et donne au lieu pâle une autre chaleur, chaleur douce et blonde sous les blés blonds au creux de vallons parsemés de pluie de grains dorés. La lumière du dedans claire et verte éclaire ceux qui la voit.

(La suite en lumière, l’air de rien)

Les blés blonds au-dessus des monts et vallées blanches parsemés de graines dorées où une lumière mystérieuse du dedans éclabousse ceux qui la voit, submergés par les pulsions rapides battant très fort, très vite dans la poitrine du monde dans la gorge peu profonde. Là, après, un souffle d’air léger régulier va… et vient… en rythme, pareil au souffle de la brise, du zéphyr, souffle doux et câlin, sans violence il souffle, il rassure ou inquiète lais pas d’essoufflement en ce temps. Il donne vie au blés blonds du dessus des monts et vallées blanches, quand on se penche.

(L’air de rien, et la chanson de la vie)

Une lumière claire et verte, de l’intérieur. Définitivement du dedans. La brise douce et câline du dedans aussi, la chanson de la vie, douce ou grave, mélodieuse, chanson de l’intérieur, du dedans, qui monte à la surface, coule, roucoule pour être perçue, entendue, grince, gronde pour être orientée, toucher l’âme, chanson longue ou courte pour se faire connaître, reconnaître.

(La chanson de la vie, dis, tu m’as reconnu ?)

Dans le monde où la chanson de la vie est entendue par ceux qui le veulent,

Tes cheveux blonds où mes doigts se sont perdus,
Ta peau de pêche semée des taches de rousseur de ta jeunesse,
Tes joues roses pour mes baisers posés,
Tes yeux rieurs, fenêtres de ton âme, où je peux savoir
Ton nez fin, frémissant, où s’engouffre l’air frais et parfumé de mai,
Ta bouche qui balbutie quelques mots d’amour, qui rit, sourit,
et me laisse un souvenir de petite enfance.

 

 


C’était arrivé…

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Inconsistance... Revenir à la vie...

Inconsistance… Revenir à la vie…

C’était arrivé. J’y étais. Mais où n’était même pas une question. J’y  étais.

No man’s land !

Impossible. C’était quoi ? Impossible de me tromper. Solitude totale et aveugle. Ou presque… Des ombres ? Des vapeurs d’ombres. Des vapeurs… Vaguement… L’infiniment petit ou l’infiniment grand ? Le gigantesque ? Les deux…

Me retrouver ? Tendre un bras… Inconsistance. Que le souvenir de ce que j’ai pu être. Ou bien quoi ? Rien. Il ne me reste rien. Je ne suis plus. Rien !

Mais il me reste la vue… Pour ne rien voir. Ce qui m’entoure n’est pas noir, du noir intérieur derrière les paupières… Il n’y a rien. Où suis-je ?

Mais il me reste l’odorat… Pour sentir, ressentir et par le nez, respirer ! Non… Ni l’air marin du port de Lendunvez et de ses algues découvertes par les flots tumultueux, ni celui de la ville où bitumes, déchets et poussière de parc mouillé par la pluie des forêts landaises n’arrivent jusqu’à mon nez… Un souvenir médicamenteux, effluves imperceptibles de résine des pins maritimes bordant à l’infini les allées de sable fin, relents légers de térébenthine forts, pénétrants, flirtent avec mes narines… A peine… Non. Que des souvenirs. Je ne respire rien.

Plus De vie ? Je suis morte ? Que du rien ? Du néant pour moi seule.

C’était quand ces vapeurs ? Et c’était quoi ? Mémoire primaire des besoins physiologiques.

Si je pense, je suis, non ? Si je suis, alors je suis comment et où ? Je suis un souvenir qui erre dans un no man’s land. Entre deux mondes, deux instants deux quelque chose. Deux « Moi », celui d’avant mal vivant, Celui d’après, inconscient.

L’ouïe. J’entends. Les « blop-blop » de bulles qui éclatent…

J’y suis arrivée. Je m’éveille à ma nouvelle vie d’autres souvenirs… Après les limbes, arrivée dans la vie de mon nouveau cœur…

 

 


Parmi les photos trouvées à la brocante…

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l-homme-assis-dans-le-jardin

Au dos de la photo : « Léon Prat, 22 ans, Août 1898 à La Rochelle dans le jardin de Mr Thierry »…

L’homme assis dans le jardin…

Premier regard… De la nonchalance. Non ! Plutôt une apparente tranquillité qui attire.

La quiétude d’une douce après-midi, en été peut-être…

Costume clair pour la saison. Et ce chapeau tombant sur le visage…

Fauteuil pliant en bois,  avec une toile de coton dont j’aperçois quelques rayures, façon « transatlantique ». De quoi rêver… J’adore ces photos anciennes et cette apparente douceur de vivre…

L’attitude du lecteur, juste pour la photo ? Je ne le saurai jamais, et pourtant, la prise de vue, a dû nécessiter un temps de préparation…

Le cliché est ancien. J’aimerai en savoir plus. Une indication au dos peut-être… Oui. Ecriture penchée et soignée apprise sur les bancs de l’école de jadis… Et bien qu’écrite au crayon mine, les lettres penchées sont encore bien lisibles «  Léon Prat, 22 ans, Août 1898 à La Rochelle dans le jardin de Mr Thierry »…

les-appareils-photos

sources : internet

Léon est immortalisé dans sa lecture. Il ne semble pas feuilleter un journal… Pourtant la presse du 30 août 1898 … Impossible d’ignorer que ce jour-là, le Colonel Henry se reconnait comme l’auteur du faux à l’origine de la condamnation de Louis Dreyfus. Ni d’ignorer l’actualité du lendemain, où le colonel Henry se suicide…Non. Je l’imagine plutôt plonger dans un roman d’aventure de Jules Verne, ou d’Arthur Conan Doyle… Vu l’épaisseur du document ce pourrait aussi être une revue scientifique ou un almanach… Dans la revue il aurait pu y lire la découverte par Gustav Witt, le 16 août 1898 de « 433 Eros »… Un astéroïde « géocroiseur » qui orbite près de la Terre… Il aurait appris que c’était le premier objet de ce type…

Mais finalement il ne fait peut-être que poser pour l’un de ses amis, ou  son frère ou un oncle !

Il se fait sujet pour une chambre photographique,  ancêtre de nos appareils photos !


Marie sur l’ile…

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Marie sur l’ile

(Sources : http://fr.wikipedia.org/wiki/Doris_(bateau)#mediaviewer/Fichier:Winslow_Homer_-_The_Fog_Warning_(1885).jpg)

(Sources : http://fr.wikipedia.org/wiki/Doris_(bateau)#mediaviewer/Fichier:Winslow_Homer_-_The_Fog_Warning_(1885).jpg)

La rumeur… incessante… suivant l’heure du jour, la saison… se fait proche ou lointaine, douce ou coléreuse… La rumeur toujours présente où qu’elle soit sur l’ile.

Combien de fois a-t-elle remis son départ de l’ile, vers les siens, sa famille d’avant, d’à terre… Depuis que Louis, son Louis n’était pas revenu de sa dernière campagne de pêche, Marie aurait dû retourner vivre sur le continent. Elle ne pouvait s’y résoudre.

Et si un jour il revenait ? Parce que cela s’était déjà vu un pêcheur qui revenait de longues années après avoir été recueilli, sauvé, mémoire perdue ! La chaloupe avait disparu ? Pas de trace de naufrage. Rien. Les compagnons rentrés ne savaient quoi lui dire… Elle, elle était restée comme çà, avec, pour vivre, ce grand mouchoir blanc au fond de sa poche, trempé de ses espoirs, de ses chagrins.

Elle est droite dans sa blouse grise. Un fichu noir, d’où quelques mèches blondes agitées par le vent s’échappent, retient ses longs cheveux dans une sorte de chignon. Elle est droite, face à la mer. Le soleil n’est plus loin de la ligne d’horizon qu’elle scrute encore et toujours. La main gauche en visière, elle plisse les yeux cherchant de toutes ses forces la silhouette familière du bateau rentrant au port. Ses lèvres remuent. Prière aux éléments, inaudible, sans pleurs, hors des sanglots de ses nuits…

 Le retour de son homme, elle le vit chaque soir à l’heure du dîner.

Toujours deux couverts sur la table près de la fenêtre. Toujours un regard sur elle, la mer, éternelle maitresse des marins de tous les temps.

Assise devant l’autre couvert. La serviette bleue de Louis attend sagement dans l’assiette creuse. Elle lui dit alors, son angoisse du temps d’automne, les tempêtes et les pluies… Les longs moments de solitude, elle ne lui dit plus. Elle connaît sa tristesse de la quitter. Elle reprend, parle de son quotidien, de sa voisine qui vieillit, des menus travaux d’entretien, de la barrière qui a claqué trop fort après le dernier coup de vent et une charnière est à remplacer… Elle meuble le silence. Son silence. Le tic-tac de l’horloge.

Louis lui répondra quelques mots essentiels qu’il accompagnera de signes de tête, de gestes des mains… Ses mains… Calleuses et tendres… Et la moue de sa bouche… Juste avant de donner son avis, bref et sûr. Les mots sont rares, mais c’est comme cela depuis toujours. L’économie des mots, comme sur la chaloupe dans cette pêche errante…

Alors, elle verse la louche de soupe fumante dans l’assiette creuse, pince ses lèvres, retient ses larmes. Il ne voudrait pas qu’elle pleure.

La charnière attend toujours d’être remplacée. La voisine est morte depuis trois mois. De moins en moins de bateaux de pêche quittent le port de l’ile et l’automne n’en finit plus.