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Etienne Dangeros, homme dont la noblesse est dans le cœur et non dans son allure qu’il a un peu grossière, lui réitère ses propos. Il croit encore pouvoir influer les décisions prises par ses amis lors du souper. Il a du mal à admettre la solution unanime et sensée qui a résulté des discussions. François se rappelle ses arguments et lui avoue que si la saison d’hiver n’avait pas tant duré, il aurait soutenu son raisonnement logique et fondé. Mais le temps n’est plus à la réflexion, il faut agir et vite.

empreintes dans la neigeLa nuit est glaciale, comme toutes celles qui l’ont précédée depuis plus de quatre mois. Il a su argumenter pour aider ses gens et ceux du village. La faim et les maladies font des ravages et il ne se trouvera bientôt plus personne de valide quand sera venu le temps du travail de la terre, quand celle-ci acceptera de nouveau les blessures des outils des mains des hommes pour nourrir tout ce qui vit. Le curé dit des messes mais le Ciel, Lui, ne l’entend pas. Les familles prévoyantes ont épuisé presque toutes leurs réserves, et les brassiers et autres bergers dans leurs cahutes, meurent sans assistance, sans secours, sans plus de force pour trouver de l’aide.

Les réserves de ses propres terres qui ont si bien rendu, sont encore convenables pour une situation de pénurie comme il la vit cet hiver. Les seigneuries alentours, les Ondes, Fumel, et autres lieux se sont eux aussi bien débrouillés, mais dans leurs villages et hameaux, les mêmes fléaux font rage, le froid engloutit les hommes ; certains hameaux se sont vidés, laissant agoniser les rares bêtes décharnées restées sans soins. Personne pour traire ou nourrir, c’est la mort assurée.

Les chefs des domaines se sont ligués ce soir, pour une bonne cause, pour permettre de soulager la misère des pauvres bougres s’il n’est pas trop tard…

Ils se sont entendus, autour de la table du souper, sur une mise en commun d’une partie des provisions tant pour les hommes que pour les bêtes et la redistribution aux populations. De cela, François qui aime ses gens, est fier. Un argument de poids les ont décidés ces coquins de chevaliers, la peur de devoir se mettre eux-mêmes au travail de la terre, et vraiment, cela ne se fait pas chez les gens de leur condition et de toute façon, ils ne possédaient pas le savoir-faire.

Metge, le régisseur du domaine, irait à Penne dès demain matin chercher le notaire de Trentels qui a déserté pour l’hiver le village et a élu domicile dans sa propriété douillette de la ville. Il mettra noir sur blanc cet accord entre eux. François est juste un peu tracassé par la réaction d’Etienne qui n’a pas tout de suite accepté et qui ne cesse de revenir sur la discussion comme en ce moment.

Son argument majeur est que le peuple sera demandeur tous les hivers de ce privilège de redistribution des réserves et il estime que ce qui est dû aux maîtres ne peut être restitué aux paysans… Mais heureusement, dans sa sagesse, le vieux Gratien de Roussances l’a sermonné et a appuyé les arguments de François. De cela, il lui est redevable et il s’en réjouit. Lors d’une prochaine chasse, il le laissera prendre les devants et lâcher sa meute de chiens afin de ramener un cerf majestueux des bois du domaine du Rouets.

Pour l’heure, François prie ses convives de rejoindre leurs chambres. Les servantes ensommeillées, après avoir clos les fenêtres des volets de bois peints et tiré les tentures épaisses d’hiver, ont bassiné les draps et posé les chaufferettes sur le bord des pierres de l’âtre où brûlent quelques bûches pour la nuit. Après avoir aidé les dames à se mettre au lit, elles regagnent la grande cuisine où elles se serrent les unes contre les autres, toutes habillées, à même le sol. Une jonchée de paille épaisse les isole à peine du sol. Trop fatiguées, leurs compagnes de charge ne protestent pas de cette invasion, se tournent et se rendorment non loin de l’âtre où rougeoient de grosses braises.

IMG_0172 chateau de Laval TrentelsLe temps pour François de rejoindre sa dame de cœur, le silence glacial du dehors recouvre de son grand manteau tout le château et ses habitants.

Alors, il recommence à rêver tout éveillé, préférant s’égarer vers les sentiers heureux et repoussant loin derrière les visions de cauchemars du moment. Il repart vers l’été dernier, vers cette fête prestigieuse pour l’entrée officielle dans « le monde » de Marie, sa plus jeune sœur. Il revoit la terrasse apprêtée pour l’occasion, les petites tables rondes disposées avec goût sur les directives de son épouse. Des chaises sont disposées, tantôt autour des tables, tantôt, un peu à l’écart pour de discrètes conversations, ou une cour assidue…

Il admire toujours cette précieuse tapisserie choisie par Elisabeth et qui recouvre tout ce qui permet de s’asseoir ; ce tissu merveilleux emplit son logis, décliné en divers tons suivant les tentures en place et les tonalités des bois. Il pense à Limousin, heureusement croisé. L’ancien colporteur qui l’avait livré, si discrètement. Belle surprise pour sa dame.

Limousin ! Quel homme précieux. Comment s’en sortait-il ?

Cela faisait pas loin de trois mois au moins que les deux hommes ne s’était plus vus.

Ses pensées glissèrent à nouveau vers le printemps dernier, les préparatifs des fêtes de l’été…Sur le grand chemin de Monsempron il avait croisé Limousin ramenant de Bergerac la commande de Madame d’Albert. Il pouvait lui livrer directement au château s’il le souhaitait. Cela lui éviterait le détour pour déposer le colis à l’auberge… Le colis était bien volumineux !

bandeau chateau laval peintureL’ancien colporteur a développé son petit commerce de transport et livraison et s’est établi. Familier du village il fréquente un peu la Jeanne qui tient l’une des auberges du pays, établissement bien propret, « Aux Trois Marches », adossé à l’église de Ladignac. Les vastes bâtiments qui jouxtent son modeste établissement permettent une activité secondaire de relais-poste à chevaux. Mais peu de cavaliers ou d’attelages passent par le village, plutôt des colporteurs, des pénitents…Ils viennent du grand chemin menant à Saint-Jacques de Compostelle, passant par l’étape de Penne. Les marcheurs, hommes femmes et enfants, de toutes conditions, unis par leur volonté de pénitence, parvienne tant bien que mal aux Trois Marches. Ils sont à bout de force, envoyés par les maisons étapes de Penne qui ne peuvent les recevoir faute de place. Alors la Jeanne sait s’y prendre et réconforter les malheureux pêcheurs, avec force de panade, de vin clair et d’une couche de paille fraîche.

La Jeanne loue aussi une grande partie des bâtiments à Limousin comme entrepôt.

Au fond de son lit, François est de nouveau préoccupé : la jeune Marie, sa sœur chérie, si délicate et sensible, est revenue ce soir, à nuit tombée. Ce n’était pas prévu qu’elle revienne si tôt, et surtout pas de ce temps-là ! 

Résidant depuis la fin de l’été au Château de Madaillan, chez sa tante et marraine Catherine de Fay, Marie avait souhaité passer quelques temps pour confectionner son trousseau et préparer son mariage avec le jeune Jean Gaston de Saint Oursy. Aucune nouvelle récente n’est parvenue pour annoncer son retour !

Pourquoi s’est-elle enfermée dans sa chambre avec sa jeune servante, sans un mot. Il a juste eu le temps d’apercevoir son minois blanc, si blanc et ses yeux d’animal blessé… Pourquoi ?… Pourquoi cette souffrance ?

Il faut attendre demain pour en savoir davantage ! Sans même s’en rendre compte, il sombre brutalement dans un sommeil sans rêves.