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HEURTOIR-GROS-NB-reduitIl est tenté de regagner son logis par la porte de la sacristie et enfin se mettre au chaud. Mais il se dirige résolument vers la source du bruit pour vérifier si quelqu’un n’est pas mal en point de l’autre côté de l’immense porte de bois. Haute comme deux hommes, les battants sont très lourds. Aux grandes occasions on les ouvre, faisant fonctionner alors la serrure à crémone, débloquant le haut et le bas de l’immense ouvrage…

Dans le battant de droite, une porte plus petite, où lui, entre ou sort courbé, permet des entrés plus discrètes. Le père Louis déverrouille le panneau de bois à l’aide de la grosse clef qui reste toujours sur la serrure, à l’intérieur. Malgré sa force, il doit s’y prendre à deux mains pour  la faire fonctionner… Les gonds crient en cassant la fine pellicule de glace recouvrant le métal. S’enveloppant de sa pèlerine de laine jetée sur ses épaules, le père Louis passe la tête dans l’entrebâillement. La nuit est noire, aussi noire que de l’encre, de cette encre noire dont il se sert pour écrire les évènements qui régissent la vie courante du village, les naissances, les mariages et les enterrements. Il écrit parfois ce qui lui passe par la tête, les caprices du ciel, des vents, des pluies, ceux de la neige, et parfois aussi les épisodes gais ou graves de ses ouailles. Ces temps-ci, il n’a pas pu se ravitailler et le peu d’encre qu’il lui reste, est délayé avec de l’eau. Le résultat donne des débuts de textes plus noir et ceux-ci filent en dégradé de noirs délavés, jusqu’à ce qu’il retrempe sa plume dans l’encrier. Pour le papier, c’est pareil. Il réutilise les feuilles qui laissent apparaître la plus petite surface non noircie de son écriture fine et régulière. Les pages se recouvrent ainsi d’une jolie mosaïque d’écritures.

Que cet hiver était long !

L'aube

L’aube

Quand il sort sur le parvis, il serre sa cape sur sa poitrine. De son cœur, il entend toujours les battements redevenus réguliers. Pas un bruit. Il se trouve suspendu dans le temps et dans l’espace. Rien ne bouge… Enfin presque. Un imperceptible frôlement comme une main sur un tissu parvient à le faire douter de ses oreilles. Parfois, quand le silence est total, comme dans cette nuit finissante, la pensée recréée des bruits familiers, le souffle du vent dans les branches d’un arbre, le trottinement d’une musaraigne qui se hâte vers son logis ou quelque autre petit bruit rassurant. Non ce n’est pas son imagination. Il entend bien ce frottement, à sa gauche, à hauteur du bénitier creusé à même l’une des grosses pierres dans l’arche du portail. A cet instant il regrette de ne pas avoir emporté une chandelle allumée. Il s’approche tout de même de ce bruissement et à tâtons cherche le bénitier. Ses yeux s’habituent à la nuit. Le ciel montre les signes de l’aube. Mais les bois alentours dont les arbres bien serrés tendent leurs branches encore plus sombres vers le ciel, empêchent l’homme de recevoir cette clarté naissante. Il est comme un aveugle, l’un de ceux qui espère toujours voir car ils perçoivent les couleurs, les lumières…

Ses mains engourdies trouvent enfin le rebord de la cuvette vidée à l’automne, pour que la pierre ne souffre pas du gel de l’eau bénite. Et soudain, dans ce désert de glace et de silence, il effleure un panier en corde tressée, bien rebondi, surement bien garni. Le frôlement persiste. Il comprend qu’un grand pan d’un tissu clair s’agite avec le courant d’air à cet endroit. Il imagine cette bonne âme qui le ravitaille sans doute d’une belle volaille, et pense tout haut :

-« Je prierai pour elle ! »

Tout content, le père Louis ne cherche pas à comprendre, ne se pose plus de questions. Il saisit les anses souples du cabas qu’il ajuste sur son épaule et qu’il recouvre de son manteau. Retournant dans l’église, il en referme la porte, donne péniblement un tour de clef. Il marche vite, presque courant, avec précaution néanmoins pour ne pas se prendre les pieds dans sa robe. En atteignant la sacristie dans laquelle il s’engouffre, il tourne encore une clef. Rouge d’émotion, il s’affale sur l’unique chaise et souffle un grand coup.

Après avoir laissé son cœur s’apaiser à nouveau, il consent à entrouvrir sa cape, pose sa grosse main glacée sur le paquet tiède au milieu du cabas, se surprenant à rêver d’un bel oiseau déposé par l’un de ses paroissiens, peut-être en remerciement des nombreuses messes dites pour voir revenir un temps plus clément ???…

Il s’applique à défaire ce butin emmailloté dans divers tissus doux et laineux, écarte encore des linges et sa grande main froide s’aplatit sur une chair encore tiède, ce qui eut pour effet de déclencher un cri de surprise mêlé de colère du petit être enveloppé. Soudain il prend la mesure de sa trouvaille. C’est un bébé….